« L'intelligence artificielle, tout le monde en parle, mais peu de gens en font. Moins de 15 % des entreprises françaises ont des solutions IA qui tournent, et ce taux est encore plus faible dans les PME. Il faut passer à l'action. » Chez Sylvain Duranton, le directeur monde de la société de conseil BCG Gamma (Boston Consulting Group), c'est une conviction bien ancrée : les PME ont intérêt à se jeter dans le grand bain de l'IA. « Si les PME industrielles n'ont pas intégré rapidement le numérique, la blockchain et l'IA, elles risquent de se faire dépasser », abonde la députée d'Eure-et-Loir Laure de la Raudière, spécialiste du dossier. « Dans nos territoires, il vaut mieux miser sur la numérisation et le passage à l'IA, qui font grandir nos ETI, plutôt que de créer des pépinières à start-up qui sont un phénomène métropolitain. »

Optimiser un flux logistique, contrôler la qualité d'une chaîne de production, prévenir une panne, utiliser la reconnaissance visuelle, fixer un prix en fonction de la météo, anticiper les besoins des clients... Les applications ne manquent pas. Reste à sauter le pas. Mais nombre de dirigeants de PME méconnaissent les enjeux et les ressources à mobiliser (personnel formé, données de qualité...). En interne, des salariés redoutent d'être dépassés ou remplacés par une machine. « Dans les PME, il y a deux fois plus de salariés qui redoutent un impact de l'IA sur leur emploi. Et à peine 20 % des dirigeants de PME pensent que l'IA doit être une priorité », note Sylvain Duranton. « L'acculturation n'est pas toujours évidente », confirme Jean-Christophe Gougeon, dont les services chez bpifrance ont déjà audité une centaine d'entreprises dans le cadre de leur offre « Diagdata ». Sans compter l'investissement. « Les grosses PME industrielles commencent à s'y intéresser, par exemple dans le domaine de la papeterie. Certaines applications comme la mesure de la qualité d'un produit, la détection ou la prévention d'une panne leur sont accessibles. En revanche, la « machine autonome », celle qui répare-elle même sa panne suppose un niveau de technologique d'IA auquel les PME n'ont pas accès aujourd'hui » note Marc Damez-Fontaine, directeur Data Analytics chez PwC.

Jusqu'à présent, les PME devaient se débrouiller à peu près seules : elles demeuraient dans l'angle mort des politiques publiques en matière d'IA, très tournées vers les start-up et les grands groupes. Mais un accompagnement se met peu à peu en place. L'UE vient d'ouvrir une plate-forme dédiée (voir ci-contre). Et Bercy souhaite améliorer « rapidement » la pénétration de l'IA dans les petites entreprises. Elle est l'une des « briques » du plan de numérisation lancé cet automne au profit de 10.000 PME, avec, à la clef, audits et conseils. « Nous essayons de convaincre les PME, en particulier industrielles, que l'IA est un outil parmi d'autres pour la numérisation de leur outil productif », explique Thomas Courbe, le directeur de la DGE (direction générale des entreprises).

Bercy lance également un « Challenge IA » mettant en relation une PME avec une start-up porteuse d'une solution, l'idée étant de diffuser ces cas d'usage. Les collectivités locales joueront un rôle de guichet dans ce plan. Certaines régions poussent aussi leurs propres pions, comme l'Ile-de-France, qui a lancé un « plan IA » comportant un « Pack PME », dispositif personnalisé d'accompagnement. Enfin, les pôles de compétitivité sont appelés à endosser le rôle d'entremetteurs. « Il faut jouer l'effet d'entraînement entre entreprises » confirme-t-on au cabinet de Valérie Pécresse, où l'on espère qu'une dizaine de « pépites » entreront dans le dispositif dès juillet. Laure de la Raudière estime que les grands groupes, plus avancés, devraient faire profiter leurs sous traitants de leurs connaissances.

Les petites entreprises se saisiront-elles de ces mains tendues ? Pour les y encourager, Bercy cherche à « démystifier » l'IA. « Nous avançons à deux niveaux. D'une part, des actions structurantes dans le cadre de la stratégie IA, notamment concernant la certification des algorithmes, la mutualisation des données entre entreprises, qui vont permettre de structurer l'IA française. D'autre part, cette approche volontariste mais très concrète en direction des PME, qui consiste à leur dire que l'IA peut aussi être modeste, que ce n'est pas forcément une rupture, et qu'elle peut leur apporter des solutions efficaces mais frugales ! » martèle Thomas Courbe. Chez Neovision, cabinet de conseil spécialisé, dont le portefeuille couvre aussi les PME, on note toutefois une grande diversité des visions des dirigeants. « Certains arrivent avec une approche opérationnelle : ils veulent résoudre un problème précis ; d'autres ont des attentes et une vision plus stratégique, car ils ont compris que c'est ainsi qu'ils créeront de la valeur et de nouveaux marchés », remarque Lucas Nacsa, le fondateur. « L'IA, contrairement à la révolution digitale, transforme le modèle de l'entreprise. L'objectif n'est pas uniquement d'améliorer la performance, mais de maîtriser sa data pour créer de la valeur », confirme Jean-Christophe Gougeon.